Simmonot l’avait souligné : "les nucléocrates échappent à tout contrôle. Leur existence et leur pouvoir ouvrent une faille gigantesque dans la démocratie française. Les choix qu’ils ont faits et qui engagent la France au moins jusqu’en 1985, ils n’en répondront devant aucune assemblée." (p. 298). Et Corinne Lepage avait conclu "A l’avenir, cette domination devra faire l’objet d’un vrai débat au sein de l’opinion." (p. 61) Entre 1978 et 1998, durant les vingt ans qui séparent les deux livres, le sentiment qui prévaut est que rien n’a vraiment changé. Les Corps ont de plus en plus de poids, leur pouvoir n’a fait que s’amplifier. Les citoyens attendent toujours de pouvoir s’exprimer et d’être entendus. On organise des débats, des consultations. Et rien ne se passe. Nul ne justifie la prise de décision, nul ne l’explique. Les grands Corps ne peuvent se tromper, l’irrationalité est dans le camp de ceux qui osent poser des questions. "La source de ce pouvoir de l’ombre, c’est le nucléaire. Pourquoi ? Parce qu’il autorise l’accès direct au plus haut niveau de l’État" (p. 80).
Comme de surcroît le militaire est omniprésent, le secret est de rigueur. C’est de cette façon que le nucléaire a pu développer la Hague et les contrats de retraitement. On extrait à grand frais du plutonium que l’on doit remettre dans des combustibles pour éviter la prolifération. Ce faisant on multiplie les problèmes de déchets. Mais comme l’a écrit Dautray ( [9] p. 193) : "Le seul choix qu’ont la population française et les travailleurs concernés, compte tenu des particularités françaises géologiques, géographiques, agricoles, démographiques est : soit d’enfouir profondément tous les déchets B, les verres C et les résidus des MOX [...] ; soit garder bien entreposés ces dizaines de milliards de Ci." Et d’enchaîner, il n’y a qu’une solution enfouir profondément, et ce même si on arrête le nucléaire, car cela ne changera rien aux quantités à traiter. Il faut avouer que c’est là une affirmation osée. En effet, si on stoppe le nucléaire, il faudra certes traiter tout ce qui existe maintenant, mais on évitera tout de même environ de 20 à 40 ans de fonctionnement supplémentaire, excusez du peu. Et puis, de quel droit affirmer que c’est le seul choix ? Celui d’être X-Mines ?
Autre problème récurrent : la confusion des pouvoirs. Même si Jean Syrota, Président de la COGEMA et Vice Président du Conseil général des Mines, a été contraint à la démission d’un de ses postes (parfaitement incompatibles : le contrôleur était aussi le contrôlé), d’autres bastions restent à expurger, par exemple la citadelle EDF ou les différents ministères.
Reprenons la main
La France n’a pas de loi nucléaire donc pas de fondement juridique pour appuyer les enquêtes publiques, les décrets de rejets, la radioprotection, les commissions locales d’information ou de surveillance. Tout est bricolage. Depuis vingt ans au moins, il est promis un débat sur l’énergie et donc sur le nucléaire. Aucun n’a abouti. Du rapport Schloesing (1977), en passant par celui de Hugon (1981) puis les rapports Castaing (1983, 1985) et Souviron (1994), il a été dénoncé cette politique énergétique qui est passée du "tout charbon" au "tout pétrole" pour finir au "tout nucléaire". Cependant rien n’a pu stopper la machinerie technique. L’accident de Three Mile Island (USA - 1979) puis celui de Tchernobyl (URSS - 1986) ont tout au plus obligé à une certaine ouverture des dossiers, à une certaine information. Les gouvernements passent, les ministres changent, mais l’Administration et sa composante "Corps des Mines" perdurent. Compétents, ils le sont. Certains d’être ceux qui peuvent penser pour les autres, ils le sont aussi. Renvoyons nos ingénieurs aux travaux qu’ils doivent effectuer et instaurons enfin un regard citoyen sur les décisions qui nous engagent pour des siècles. Il faut que les citoyens puissent peser dans ces décisions qui les concernent : politique énergétique ouverte sur toutes les sources possibles, politique agricole, santé, environnement, etc. Et pour cela il faut que l’expertise ne soit plus confisquée par un Corps trop puissant, juge et partie de surcroît.
Quant aux élus, qu’ils cessent de prendre les citoyens pour des assistés. Et pour finir, aux citoyens revient la tâche d’imposer à leurs élus de répondre à leurs questions et d’expliciter leur choix quand celui-ci paraît bien éloigné de celui de leurs mandants.
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