"Moi, j’ai un 4x4. Pour moi, la route est le seul endroit public où je peux montrer toute ma réussite, tout mon orgueil, toute ma superbe. Deux tonnes juchées sur quatre énormes roues motrices, le gabarit est colossal, puissant, indestructible et destructeur. A l’intérieur, perdu dans la masse de métal, j’ai bien conscience que l’on me voit à peine. Car seule ma tête émerge aux yeux de la plupart, de ceux qui conduisent plus bas que moi. De moi, on ne voit donc qu’elle mais c’est là l’essentiel : en effet, ma figure s’harmonise parfaitement avec mon char dans la mesure où, comme lui, elle pète plus haut que son pot d’échappement. Quand j’arrive sur plus petit que moi, on appréhende d’abord la supériorité de la carcasse que je mène. Puis, aussitôt, on s’écarte de mon chemin tout en me regardant en des contre-plongées méfiantes, déférentes, peureuses : je double alors les craintifs en faisant mine de ne pas les voir, l’air suffisant, important. Ainsi, me voir moi, dans mon 4x4, c’est voir une tête de tueur dans un mastodonte.
Ma monture est, de plus, dotée de mandibules appelées pare-buffles. Parer les buffles, c’est à dire, le cas échéant, buter sans mal tout obstacle se trouvant sur ma trajectoire. Une fois percuté, l’objet encombrant est alors immédiatement broyé par mes quatre meules qui me servent de pneumatiques. J’imagine ainsi les routes que j’emprunte comme des branches sur lesquelles évolueraient des milliers de pucerons obligés de surveiller mon éventuelle irruption et de s’écarter de mon passage, moi, le lucane cerf-volant mâle, certes peu rapide, mais roi blindé des parcours, pattes griffues arrachant l’écorce, élytres métallisées insensibles aux chocs.
L’avantage d’être le maître des ponts et chaussées, c’est de pouvoir disposer librement du code de la route. Ainsi, me garer sur des ronds-points, haricots ou trottoirs hauts permet de m’approprier la ville dans ses recoins les plus difficiles d’accès. Car si les poux, dans leurs berlines, de par leur faiblesse naturelle, sont obligés de courir sur les sentiers battus et de stationner sur des emplacements réservés, moi, coléoptère du macadam, j’envisage l’urbanisation comme une jungle moderne où il faut lutter.
Je n’ai qu’un credo : me projeter en avant contre tous les gêneurs, toute la lenteur des pucerons, l’agitation des fourmis, l’encombrement des chenilles. Moi, je suis équipé, je n’ai rien à craindre, je suis blindé, je me montre, je démontre, je domine, je suis un guerrier, je veux l’aventure, la défonce du bitume, l’explosion de l’asphalte. D’ailleurs, j’aimerais bien davantage d’obstacles, de flux, de risques, de villes difficiles pour circuler et se garer. Je m’y sentirais encore plus dominant et libre. Mais voici : j’arrive sur un rond-point, je vois les cochenilles déjà engagées frémir à mon apparition. Ecartez-vous, moi, je passe."
Texte issu de l'Oeil Cynique
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