Des profiteurs qui abusent, c'est sûr.
article de que choisir
Prix des lunettes
Le flou artistique
Petits « arrangements » avec les mutuelles, offres promotionnelles bidon, devis incomplets, défaut d'information... notre enquête le montre : il est très difficile d'y voir clair dans les offres des opticiens.
«Ne vous inquiétez pas : on va s'arranger pour que vos lunettes ne vous coûtent rien ! » Que de fois pendant cette enquête, réalisée auprès d'une soixantaine d'opticiens, nous a-t-on proposé ce type « d'arrangement ». Le principe est simple : il suffit que le client bénéficie d'une « bonne » mutuelle, c'est-à-dire un forfait annuel de quelques centaines d'euros de remboursement pour ses frais d'optique, et le tour est joué. Comme le prix des verres est généralement mieux couvert que celui des montures, il est alors possible de surfacturer les premiers afin de diminuer d'autant le reste à charge sur les secondes, voire en obtenir le remboursement intégral.
De mauvaises pratiques en arnaques
« L'ajustement du montant de la vente à celui de la garantie représente 80 % de nos litiges avec les opticiens », constate Marianne Binst, directrice de Santéclair, une filiale des AGF, Maaf et MMA qui a, entre autres, pour mission de contrôler les coûts des prestataires de soins. Si le « système » fonctionne si bien, c'est qu'apparemment les deux parties y gagnent : l'opticien fait tourner son commerce sur le dos des mutuelles et le client croit faire une bonne affaire. « Sauf qu'au final c'est bien le consommateur qui paie », poursuit Marianne Binst. Car l'inflation des dépenses conduit l'assureur à augmenter les primes.
En attendant, certains opticiens profitent du système sans vergogne. Par exemple, si l'assuré dispose d'un montant annuel de 500 euros pour ses frais d'optique, l'opticien peut le pousser à choisir une monture plus coûteuse, ou des verres de marque avec des options dont il n'a pas forcément besoin (traitement antireflet de dernière génération, parfaitement inutile pour qui travaille peu sur écran, ou encore un amincisse- ment des verres superflu pour une petite myopie, etc.). Il ne s'agit pas de fraudes au sens strict mais plutôt de mauvaises pratiques. Mais il arrive parfois que des professionnels franchissent la ligne blanche. Par exemple, en facturant des verres qui ne correspondent pas à ceux qui ont été réellement vendus. Des arnaques difficiles à déceler car rien ne ressemble plus à un verre qu'un autre verre. Selon les contrôles réalisés par Santéclair, ces tromperies sur la marchandise concerneraient environ 15 % des verres.
Au printemps dernier, une cliente d'un Optical Center de Perpignan a déposé une plainte pour ce motif auprès des services de la Répression des fraudes. Selon elle, le magasin lui avait facturé des verres différents de ceux, de qualité inférieure, qui lui avaient été fournis. Une petite arnaque qui aurait permis aux enquêteurs d'en découvrir d'autres de plus grande ampleur : sachant que la Sécurité sociale rembourse les lunettes cassées, sans prescription médicale, les trois magasins Optical Center de la ville auraient facturé à leurs clients des paires de lunettes fictives. Plus d'un an après, l'affaire est toujours en cours d'instruction... La Fédération nationale des opticiens de France (Fnof) et le Syndicat des opticiens sous enseigne (Synope) se sont portés partie civile dans ce dossier : « Les exactions de quelques-uns rejaillissent sur l'image de la profession qui, dans son immense majorité, fait du bon travail », s'insurge Alexandra Duvauchelle, déléguée générale du Synope.
Exceptionnelles, ces pratiques délictueuses ? Pas si sûr. L'an dernier, un opticien d'Amiens, Xavier Hauban, a été condamné par le tribunal correctionnel de la ville à une peine d'un an de prison avec sursis, associé à de lourdes amendes, et à une interdiction d'exercer sa profession pendant un an. De 2000 à 2005, il s'est servi de faux duplicatas d'ordonnance fournis par la secrétaire d'un cabinet d'ophtalmologie. Il a ainsi pu constituer de faux dossiers en utilisant les coordonnées d'anciens clients afin de se faire rembourser par la Sécurité sociale et par les mutuelles des prestations fictives, grâce au système du tiers payant. Cet opticien obtenait la prise en charge de lunettes de soleil en les faisant passer, par exemple, pour des « lunettes cassées » si le client était déjà porteur de lunettes. Si celui-ci ne l'était pas, il suffisait de joindre au dossier de demande de paiement des prestations une fausse prescription médicale mentionnant des valeurs minimales de correction. Pas moins de 150 fausses ordonnances auraient été établies chaque année correspondant à un montant total de 145 000 euro... D'autres affaires de ce type sont en cours d'instruction, nous a-t-on précisé à la DDCCRF (direction départementale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) de la Somme.
Si les escroqueries à grande échelle sont relativement rares, les petits dérapages (bidouillages en tout genre, offres promotionnelles bidon, devis incomplets, défaut d'information) sont sans doute bien plus fréquents. Le problème, c'est qu'il est difficile d'évaluer leur ampleur. Bien que victime de ces débordements, l'assurance maladie ne s'en préoccupe guère. Et pour cause ! Sa participation aux frais n'atteint même pas 5 %. Les contrôles lui coûteraient plus cher que les gains à espérer. Quant aux mutuelles, pourtant concernées au premier chef puisqu'elles assurent plus de 50 % des remboursements des dépenses d'optique médicale, la plupart d'entre elles ont jusqu'ici fermé les yeux, limitant leurs interventions aux cas les plus extrêmes. Pour une bonne raison : la couverture du poste optique est l'un des principaux chevaux de bataille des complémentaires santé pour convaincre particuliers et entreprises d'adhérer à leurs contrats. Inutile, donc, de tuer la poule aux oeufs d'or. « Certaines garanties collectives, particulièrement généreuses, sont de véritables "pousse au crime" », dénonce Alain Bach, directeur de l'Union des opticiens (UDO).
Promotions délirantes et invérifiables
Résultat : les dépenses d'optique médicale ont bondi de 30 % depuis 2000, pour atteindre plus de 4,3 milliards d'euros l'an dernier. Face à ce marché en pleine expansion, le nombre d'opticiens s'est multiplié et est passé, en dix ans, de 7 000 à quelque 10 000 points de vente. Aujourd'hui, il n'est pas rare, dans les quartiers commerçants, de dénombrer un opticien tous les cent mètres. Or, les prestations proposées sont souvent semblables. Dans ces conditions, la concurrence devient féroce et tout est bon pour attirer le chaland, quitte à flirter avec l'illégalité.
Les promotions les plus délirantes foisonnent : deuxième, voire troisième paire de lunettes « gratuite », taux de remise irréaliste, promotion permanente, etc. Actuellement, près de 80 % des opticiens déclarent offrir une seconde paire de lunettes à leurs clients alors qu'ils n'étaient que 50 % en 2004. Sauf qu'il s'agit généralement d'une paire de qualité médiocre et dont le coût est, de surcroît, répercuté sur le prix de la première.
Pas sérieux non plus (et interdit par la loi), les offres de rabais quasi permanentes pratiquées par certaines enseignes, du type « - 40 % sur toutes les montures », « -30 % sur les verres »... Seulement voilà : quel est le prix de référence sur lequel est calculée la remise ? Une question que tout consommateur a intérêt à se poser avant de craquer...